Mardi 4 décembre 2007
Extrait vidéo du spectacle...
  


Maître Renard, sur un arbre perché,
se demandait ce qu'il faisait là-haut...
J'en sais aussi qui pensent que ma langue a fourché
et que j'ai dit renard à la place de Corbeau.

Pas du tout. L'oiseau était sous la branche,

cherchant une idée de revanche.

Il remarqua que son voisin

tenait en sa gueule un raisin,

qu'il venait enfin d’attraper

en haut d'une treille. Vieille histoire...

Depuis longtemps, le fruit était fripé,

mais le renard, on sait, n'aime que les grains noirs.

Monsieur du Corbeau attaqua :

« Hé, rebonjour ! Quel beau muscat !

Heu, vu d'en bas, sans flatterie aucune,

vous êtes d'une grandeur peu commune !

Si votre voix puissante... - Arrête,

je connais la chanson,

interrompit la bête,

va revoir ta leçon. »

Mais bien sûr, ce disant, il lui lâche la grappe !

Le corbeau, trop heureux, l’attrape,

savoure le dessert du railleur

(le raisin du plus fort est toujours le meilleur ! ),

et conclue : « cher ami, nous sommes quitte.

Trompeurs, attendez-vous à la pareille,

comme disait votre cigogne favorite.

Pour ce rappel, votre vendange me paye.

- Message reçu, repartit le rusé.

J'ai fait une erreur, vous égalisez.

J'ai eu le fromage, vous le dessert,

voyons par qui le café est offert. »

A ces mots, il saute et se venge

de l'oiseau de malheur, avec succès.

Au fond des bois il l'emporte, et le mange,

sans autre forme de procès.

Revanchards, maîtrisez votre orgueil.

Dent pour dent et oeil pour oeil

sont des serments d'éclopés.

Une défaite, un affront, un loupé ?

Faîtes attention en revenant au score :

souvent la belle est plus moche encore.

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Vidéos
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Mercredi 5 décembre 2007
Extrait vidéo du spectacle

 

En plein soleil durant des heures,
pendu à une corde rêche,

exposé au vent, aux voyeurs,

nu, ruisselant, le linge sèche.

Les suppliciés sont alignés :

mouchoirs, serviettes, torchons, culottes...

Ils évaporent, bien résignés.

Pourtant, on dirait qu'ils complotent

je ne sais quel soulèvement.

La rumeur gronde apparemment.

Si l'on écoute au bout du fil,

il y a débat chez les textiles.

Des bas, parlons-en, déjà secs,

se croyant les plus fins, avec

agitation, malgré les pinces,

du séchoir se proclament les princes.

Ils veulent guider la révolte !

Dans le pied droit prend la rafale :

tout se déchire et virevolte,

sous un buisson les bas s'affalent.

Les habits, échaudés, estiment

qu'il vaudrait mieux choisir un roi

vaillant, solide et légitime,

à l'envers autant qu'à l'endroit.

« Celui qui a le plus souffert,

à l'endroit autant qu'à l'envers,

s'il en a l'étoffe, sera chef !

Faisons campagne, et soyons brefs. »

Le torchon entreprend de se plaindre.

« Je bois les tâches, et pas les moindres.

Sans cesse on me trempe, on me souille :

je tiens bon. Pourtant je dérouille ! »

La serviette à son tour gémit :

« Comment vous dire mon triste sort ?

J'essuie la sueur et le vomi,

puis on me noie, puis on m'essore. »

Un soutien-gorge secoue les bras :

il passe ses journées attaché,

ballotté, tendu, plein à ras !

Mais lui, jamais il n'a lâché !

Des chaussettes à plusieurs reprises

prétendent être les plus soumises,

arguant qu'on leur marche dessus

et qu'elles macèrent dans leur jus.

Un slip enfin parle, et s'impose :

« Je subis dans ma vie des choses...

intimes, délicates ou grossières.

Je suis expert en la matière,

si vous me passez l'expression.

Victime des débordements

et des plus viles émotions,

je suis le roi du dévouement. »

Le drap conteste, la blouse aussi,

chacun se vante et se démène.

C'est bruyant, la démocratie.

La tempête alors se déchaîne,

les prétendants claquent, et s'envolent

au loin, emportant leurs paroles.

Le calme revenu, seul reste

un carré de tissu, modeste,

mouchoir ignorant le vacarme.

Gobeur de morve, buveur de larmes,

au fond des poches sur les chagrins,

ou agité derrière les trains.

Sur les blessures premier secours,

après l'effort première éponge,

consolateur des maux d'amour,

réparateur des mauvais songes.

Il n'a jamais ouvert la bouche

pour se vanter de tant de peine.

(Il craint peut-être qu'on le mouche.)

Quand il voit l'homme, il dit : « amène... »

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Vidéos
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Samedi 15 décembre 2007




Monsieur et madame, en vacances,

disons, au soleil, en Provence,

près d’une paisible rivière,

sont tentés par une croisière.

Une journée au fil de l’eau.

Certes pas sur un paquebot,

non, sur un banal canoë

qu’ils entreprennent de louer.

Moins anodin qu’il n’en a l’air,

le pauvre esquif devient galère.

Et madame et monsieur braillent

en pagayant dans la pagaille !

Vous l’avez constaté : aucun

couple n’arrive à faire qu’un

dès lors qu’il s’agit de ramer !

Même en pensant beaucoup s’aimer.

Monsieur, à l’arrière, dirige,

madame, de travers, corrige,

deux coups à droite, un coup à gauche,

la marche arrière qu’on ébauche,

on tourne en rond et on s’asperge,

puis on s’en va droit sur la berge !

Les forces baissent et le ton monte.

Entre la colère et la honte,

on crie d’inutiles conseils,

on boude, on embraye, on débraye,

et ce gilet de sauvetage,

trop grand, et nul pour le bronzage !

« Et pourquoi les autres y arrivent ?

Et comment on rejoint la rive ?

On aurait dû prendre des cours !

- Tais-toi et rame, mon amour ! »

 

Tout paraît beau, calme et tranquille.

On s’imagine d’île en île,

chantant l’amour a capella…

Et puis de Charybde en Sylla,

les mots gentils se font la belle.

On n’entend que les coups de pelles.

Et dans les manœuvres s’amorcent

les procédures de divorces.

La vie est un étrange fleuve

où les amants fonts ce qu’ils peuvent.

Vous êtes amoureux, heureux,

et doucement aventureux,

le décor est paradisiaque…

Mettez les pieds dans un kayak !...

Ne nous laissons jamais griser :

un rien peut déstabiliser !


("Les rameurs" est extrait du livre "La revanche du corbeau", publié aux éditions Thôt.)

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Vidéos
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Jeudi 27 décembre 2007
Extrait vidéo du spectacle

 

Dans une caisse à outils, une vis

tentait de consoler un clou

meurtri et tordu sous les sévices

d'un marteau violent et jaloux.

Un arrache pointe l'avait séduit, puis enlevé.

Le secret fut percé par une vrille,

à la pince à rivets le fait est arrivé,

et celle-ci avec le pied de biche étant en cheville,

en moins d'un tour la mèche fut vendue

à la tenaille,

et le marteau l'apprit dès que la scie le sut.

Voilà le travail !

Notre clou infidèle enviait sa voisine,

à qui un tournevis faisait tourner la tête.

Dépité, enfoncé, prêt à finir en usine

où à se laisser prendre par les premières pincettes,

il n'en finissait pas de pleurer sur son sort.

« Dire que j'ai un cousin qui soutient la Joconde !

Un père à l'Opéra planté dans le décor,

des ancêtres installés dans des blessures profondes :

la main gauche du Christ, c'est un de mes aïeux !

Me voilà écrasé comme une vulgaire punaise...

Je ne prétendais pas devenir un grand pieu,

ni me faire embrasser par une clé anglaise...

- Cessez de vous complaire en pauvre clou battu,

interrompit la vis vertueuse

(mais si, les vis ont des vertus !),

votre existence n'est certes pas glorieuse,

mais au lieu de gémir du marteau qui vous frappe,

de ce poids du destin auquel nul clou n'échappe,

au lieu de vous compter les coups sur la casquette,

pensez donc un instant aux dégâts que vous faîtes !

Votre pointe acérée dans tous les bois se plante,

vous fissurez les briques, vous éventrez les cuirs,

et parfois dans les chairs vos percées sont sanglantes.

Vous créez les douleurs que vous rêvez de fuir ! »

Notre comportement est aussi discutable.

Nous nous plaignons souvent que le sort nous assomme,

sans nous préoccuper de ceux que l'on accable.

L'homme est un clou pour l'homme.

 

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Vidéos
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Jeudi 3 janvier 2008
   Le marchand de fables voudrait passer. Mais par où ? Mais comment ? Marchand de sketches ou de chansons, de gaudrioles médiatiques ou de musiques formatées, voilà qui offre davantage de débouchés. Mais des fables, en 2009, ça intéresse qui, à priori ?
   Une forme poétique (même si l'humour est fortement présent), un fond sociologique ou philosophique, une morale en conclusion : quelle horreur ! Cela incite le public à penser un peu. Penser, rendez-vous compte ! Les temps sont difficiles, l'époque est futile, les citoyens sont devenus des consommateurs, le verbe avoir a pris le dessus sur le verbe être, et quelqu'un a encore l'ambition de proposer des fables ?
   Du coup, voilà un véritable casse-tête pour experts en communication et marketing culturel. Par quel biais envisager la promotion d'un marchand de fables?
   De plus, ce genre réputé plus littéraire que théâtral sent un peu la poussière et ravive des souvenirs plus ou moins plaisants de récitations scolaires. Certes, La Fontaine est un maître qu'on ne peut que vénérer, mais de là à ouvrir les portes à d'éventuels disciples...
   Alors, un fabuliste moderne doit-il :
1) tricher sur l'étiquette (annoncer sketch et One man show, au lieu de fable et récital, surtout banir le mot FABLE de l'affiche)    Oui  -  Non
2) privilégier la forme écrite, au détriment du spectacle vivant (mais le livre est-il plus facile à vendre que le théâtre ?)     Oui  -  Non
3) rester modestement dans son coin à gribouiller son oeuvre, au lieu de rêver naïvement à un vaste auditoire     Oui  -  Non
4) cibler un public un peu âgé, formé à une certaine culture classique     Oui  -  Non
5) au contraire insister auprès des jeunes (qui aime le slam doit pouvoir aimer les fables)     Oui  -  Non
6) faire passer la pillule en ajoutant de la musique ou de la bande dessinée     Oui  -  Non
7) BREF, ON FAIT COMMENT ?
   Et si on demandait l'avis du public ? Si vous me donniez votre avis ? Si vous vous mettiez dans la peau de ce spectateur typique, venu dans le théâtre juste pour accompagner quelqu'un, vaguement contraint et résigné à s'ennuyer pendant un heure, mais qui ressort enchanté et ravi, réclamant le livre et la dédicace ? Que faudrait-il dire à ce spectateur-là avant ? Que faut-il dire au badaud qui fait une moue sceptique devant la vitrine du théâtre en voyant une affiche de fabuliste, et qui finit par changer de trottoir ?
   Si vous êtes expert en communication et en marketing culturel, votre avis m'intéresse drôlement ! (D'ailleurs, tout avis m'intéresse...)
Par Yannick Nédélec - Publié dans : Billet d'humeur
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Jeudi 21 février 2008
    Oh, bien sûr, ce n'est pas La Fontaine en visite à Versailles ! Mais n'est -il pas original et plaisant de recevoir un fabuliste dans son salon ?
    Imaginez :  vous avez chez vous une grande salle capable d'accueillir une vingtaine de personnes (ou plus), vous poussez les tables et les canapés, vous regroupez tout ce que vous avez de fauteuils, chaises, tabourets et poufs, face à une mini scène symbolisée par un grand tapis. Vous avez servi à vos invités un apéritif et  quelques plateaux d'amuse-gueules, histoire de dérider les sceptiques, de délier les langues et de faciliter les sourires.  Puis vous vous prenez pour Scarron ou Julie de Lespinasse et vous annoncez brillamment l'ouverture de votre nouveau salon littéraire !
    Entre alors en piste un fabuliste sans poudre ni perruque, un moderne amoureux des mots et des idées, qui commence à étonner tout le monde avec "Le sel et le poivre". Ça y est, les applaudissements démarrent. Puis vient  "Le clou",  et les rires fusent.  Voilà, le public est séduit et ne relâche plus l'attention pendant une heure...
Mais cette présentation vous semble peut-être bien mondaine, voire pédante. Rassurez-vous, "La revanche du corbeau", version théâtre d'appartement, est un moment de convivialité dans la plus grande simplicité. Pour le partage des plaisirs exquis que donnent les habiletés de la langue française, pour des éclats de rire inattendus et des réflexions subtiles.
    Après le spectacle, il ne vous restera qu'à replacer les tables pour y dresser un sympathique buffet (car vous n'allez tout de même pas laisser repartir vos invités le ventre vide ! Les fables nourrissent l'esprit, mais l'estomac n'en a que faire.). Mettez aussi un guéridon dans un coin, car l'auteur a souvent beaucoup de dédicaces à faire : rares sont ceux qui ne souhaitent pas s'offrir le livre de "La revanche du corbeau"...
    Enfin, pratiquement, cette prestation est disponible pour le prix d'un aller-retour SNCF depuis Tours, plus un cachet raisonnable qu'il vous suffit de me demander ( 06.85.84.17.64  ou  yannedel@club-internet.fr ).

Et comme le théâtre à domicile est une forme bien agréable de spectacle, et qu'il existe bien d'autres compagnies proposant de fort jolies choses, vous trouverez dans la rubrique "Liens" de quoi aller visiter leurs sites...
Par Yannick Nédélec - Publié dans : Présentation
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Dimanche 24 août 2008

Une fable par mois... La contrainte est modérée. Sans forcer sur l'inspiration, cela laisse le loisir d'écrire d'autres choses, d'autres spectacles, de jouer, de mettre en scène, bref de continuer tous azimuths l'aventure artistique. L'an dernier je m'étais dit : une fable par semaine, génie ou pas ! C'était un peu rude, j'ai tenu trente semaines. Soyons plus raisonnable et réaliste en 2009. Le principe sera toujours le même : les premiers vers pour mettre l'eau à la bouche, et les amis inscrits à la newsletter recevront la fable entière un peu plus tard.

 

A FEU ET A SANG

 

Prenons, pour mon propos, un animal puissant,

courageux, dangereux, un symbole, un héros,

une fascination : le terrible taureau.

On sent la force, la fougue, le feu, le sang.

Devant lui, l’homme est peu de chose, même si,

pour mettre à feu et à sang, il est plutôt bon.

Il arriva un jour qu’un taureau furibond,

trop soucieux de démontrer sa suprématie,

tua à coups de cornes un de ses congénères.

Le reste du troupeau voulant punir le crime,

l’assassin devint fou et fit d’autres victimes.

Meurtrier en série, le taureau sanguinaire

eut droit à un procès. Le tribunal bovin

n’est pas du genre à commander des expertises ;

le juge en robe noire vota sans surprise

la mort. Par corrida. Mais... 
...  ...  ...

La suite et la fin le 1er décembre pour les abonnés à la newsletter !
Par Yannick Nédélec - Publié dans : La fable du mois
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Mercredi 15 octobre 2008

Quel est le profil type du visiteur d'un blog de fables modernes ?
Professeur de français, la cinquantaine, adorateur de La Fontaine et cherchant si le maître a encore des émules à notre époque ? Comédien un peu lassé des classiques et curieux de nouveaux monologues à mettre en bouche ? Non, vous n'y êtes pas. Je n'y étais pas non plus, d'ailleurs, avant d'éplucher les statistiques de provenance des visiteurs. Il semble bien que mon "client" moyen soit le collégien de douze ans à qui son professeur vient de commander un devoir sur les fables !
Cher Google, trouve-moi s'il te plaît des sites avec "fables modernes", ou "comment écrire une fable", ou "fabulistes contemporains", ou "les pastiches de La Fontaine", ou "récitation de fables",ou "je cherche des idées pour écrire une petite fable avec une grande morale et des rimes". Ensuite, comme les collégiens sont les rois du copier-coller, je ne sais pas vraiment ce que deviennent mes textes en vitrine...
Alors toi, cher collégien qui me découvre par hasard (et qui t'apprêtes déjà à me quitter parce qu'il y a trop de textes à lire, pas assez de photos, peu de conseils directement utilisables pour ton exposé), prends la peine et le temps de lire attentivement quelques fables en entier, pense s'il te plaît à parler de ce site à ton professeur, donne même l'adresse à Fabrice Luchini si tu le connais personnellement, envoie-moi un commentaire seulement s'il est une peu plus intéressant que "ouah ces super cool", et à partir de là j'espère vraiment que tu auras remplacé le mot devoir par le mot plaisir !
P.S. Si vous n'êtes pas collégien, vous avez aussi le droit d'aider à la renommée de ce blog ! Et d'en parler à Luchini...

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Billet d'humeur
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Lundi 20 octobre 2008

J'ai eu récemment l'envie d'inclure cette fable dans le spectacle. Coup gagnant, apparemment ! Mais après, des spectateurs achetant le livre de "La revanche du corbeau" ont été fort déçus de constater que "La course des castors" n'était pas dedans. Alors, en attendant la parution peut-être un jour d'un tome 2, j'ai promis de mettre en ligne ce texte, qui a en plus l'intérêt d'être cruellement d'actualité. Les parachutes dorés méritaient bien une fable...

Entre deux pays paisibles,

une jolie rivière

servait d’aimable frontière.

Les seuls barrages visibles

étaient des œuvres de castors.

Sur la rive ouest vivaient les plus forts,

des castors aux larges épaules,

les castors epaulus, venus de Gaule.

A l’est travaillaient des plus petits,

aux yeux bridés, toujours à la tâche,

construisant sans relâche

tunnels, ponts et pilotis.

Une fois par an avait lieu l’Epreuve,

une course entre castors du fleuve,

par équipes de huit, consistant

à tirer à la nage des troncs flottants.

A contre-courant, sur cinq cent mètres.

La première année, les orientaux

distancèrent les costauds.

Les maigres furent largement les maîtres !

Stupéfiant ! Les Gaulois écrasés

nommèrent, pour analyser,

une commission d’enquête

sur les causes de la défaite.

Six mois plus tard, la raison fut certaine :

dans l’équipe de l’est, les rongeurs

avaient un capitaine et sept nageurs.

A l’ouest : un nageur et sept capitaines !

Les experts déduisirent le principe

de changer la structure de l’équipe.

Un seul capitaine. Un manager général,

un préparateur mental,

un préparateur physique,

un entraîneur de natation,

un conseiller en communication,

un consultant en statistiques…

et un nageur. Mais pour les epaulus,

ce qu’ils croyaient être un plus

se révéla être un moins :

ils terminèrent encore plus loin !

Le comité se remit à l’ouvrage,

décortiqua la course des castors,

puis, dans un volumineux rapport,

tira les conséquences du naufrage.

On fit tomber la première sentence

sur le nageur, pour son incompétence.

Afin de lancer la riposte,

on recruta à chaque poste

des castors aux dents longues, des gagneurs.

L’ancien capitaine fut licencié,

mais, c’est normal, pour le remercier,

on le traita en grand seigneur :

pour indemnité un trésor,

avec en prime une queue en or !

   C’est ainsi que dans certains pays

   on punit ceux qui ont obéi,

   tout en offrant de vraies fortunes

   à ceux qui ont donné les ordres.

   On flatte ceux qui savent mordre.

   Et les mordus ont si peu de rancune…

 

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Fables
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Vendredi 2 janvier 2009

Beaucoup de gens maintenant recherchent des "brèves". Il faut aller vite à l'essentiel (mais l'essentiel n'est-il pas de profiter lentement du superflu ? D'approfondir ? De détailler ? De réfléchir ? De contempler ?). Alors pour ceux qui seraient rebutés par des fables de plus de quarante vers, pour les amateurs de "best of", et pour ceux qui aiment survoler avant de décider de se poser, voici un paquet de moralités et pensées diverses tirées de mes fables...


Heureusement dans notre société,

nous avons un souci d’égalité

qui compense. Les moches et les nuls

ont accès à la gloire, et les crapules

à la richesse. Alors que les génies

peuvent être inconnus, voire maudits.

Le talent, Dieu merci, n’est pas marié

avec la réussite, et les lauriers

vont souvent sur des têtes sans mérite.

 

Ecrire une fable est un jeu d’enfant.

C’est dire la difficulté pour un adulte.

 

Les hommes, délivrés de l’oppression,

essaient la liberté comme un habit trop large.

Ils trébuchent dans leurs révolutions,

et cherchent l’équilibre en reprenant des charges.

 

   Soyons inattentifs et gardons nos distances.

   Nos proches, c’est de loin souvent qu’on les voit bien.

   On regarde parfois avec trop d’insistance,

   on voudrait les aimer… On n’y comprend plus rien !

 

il faut savoir retrouver sa maison,

la poussière de son escalier

et le reflet de son visage

sans aucun maquillage

dans son miroir ironique.

C’est là qu’est notre vie. Unique.

 

   C’est ainsi que dans certains pays

   on punit ceux qui ont obéi,

   tout en offrant de vraies fortunes

   à ceux qui ont donné les ordres.

   On flatte ceux qui savent mordre.

   Et les mordus ont si peu de rancune…

 

La réussite est dans la communication.

Le slogan, le logo, le symbole l’emportent.

C’est moins par le génie que par l’obstination

qu’on accroche les gens et qu’on ouvre les portes.

 

Comment dire ce qui nous ronge ?

A son mari parti au front pendant la guerre,

la femme écrit : « j’ai planté les pommes de terre ».

Les paroles ne sont que le dépôt des songes.

Vouloir trop préciser les contours du mystère,

c’est envoyer les mots au devant du mensonge.

 

Le ridicule peut déclencher

l’hilarité. Parfois le mépris.

Rien de mortel ! S’il est attaché

au pouvoir, à Dieu, à la patrie

si le ridicule est officiel,

il devient respectable et glorieux.

N’est plus ni sot ni artificiel

celui qui se fait prendre au sérieux.

 

Le mieux est souvent l’ennemi du bien,

dit-on, et changer pour changer,

courir après le neuf et fuir devant l’ancien

sans se demander d’où vient le danger,

vouloir être un autre sans savoir qui on est,

pour chaque nouveauté être tout feu tout flamme,

c’est oublier le peu que l’on connaît.

Et c’est ce qu’on ignore qu’on proclame !

 

… Il faut des anciens, des modernes.

Car je sais qu’on ne peut arrêter le progrès.

Mais je crois bien que, par un mécanisme interne,

il déclenche lui-même ses freins, ses arrêts

 

Avoir tort avec tout le monde est plus facile

qu’avoir raison tout seul devant des imbéciles.

 

« Ah, nous voilà bien avancés !

Entre un qui parle sans penser,

et l'autre qui pense sans parler ! Quel gâchis !

Y aurait-il si peu de discours réfléchis ?

Allez, causeurs impénitents

et philosophes rebutants,

vous ne servez à rien qu'à agacer le monde !

Il faut bien que le verbe et l'idée se fécondent. »

 

… il faut savoir faire la grimace.

L'apparente facilité n'attire guère.

Les gens n'aiment pas les feux sans fumée.

 

   Au début, devant l’injustice, on se révolte.

   On clame, on réclame, on se bat.

   Voyant le grand désordre parfois qu’on récolte,

   on se dit qu’il vaut mieux modérer le débat.

   Pour garder sa conscience, on proteste, on s’indigne.

   Les avertissements sont rarement sans frais :

   pour échapper au pire alors on se résigne.

   Cherchant le moindre mal, on sacrifie le vrai.

 

  Souvent pour corriger les faits inacceptables

  qu’on admet par faiblesse ou par nécessité,

  pour n’être plus victime, on se risque en coupable,

  infligeant à autrui un sort immérité.

 

L’ordre des choses… Ce n’est guère

que le cahin-caha de nos petits désordres.

 

La musique adoucit les mœurs…

Quand les hommes se meurent

dans les incendies qu’ils allument,

il faut bien souvent qu’ils parfument

leur puanteur fanatique

par quelques notes poétiques…

 

   Si un puissant demande votre avis,

   ce n’est pas le vôtre qu’il faut émettre,

   mais le sien. Un chien ne mord pas son maître.

 

            On se renie soi-même,

            on se confie aux apparences.

            Bien souvent l'on ne s'aime

            qu'en étouffant sa différence.

 

De façon populaire captiver les monarques,

et de façon princière toucher les roturiers,

ce qui revient au même - faut-il qu'on le remarque ? -

voilà pour un artiste la vraie gloire du métier.

 

              Poivre et sel pourraient s'unir

              autant que l'huile et le vinaigre...

              Mais on n'a pas le même avenir

              quand on est blanc, quand on vit nègre.

 

Et l'homme suit ce cortège.

Il court après l'Amour, se heurte à la folie,

Embrasse un peu la Haine, et ce drôle de manège

            Entraîne toute sa vie...

 

Des lubies du pouvoir l'art peut-il s'arranger,

ou, en dépit de tout, doit-il les déranger ?

Ou si vous préférez, entre ces deux puissances,

laquelle doit gouverner : l'argent, ou la conscience ?...

 

  Combien d'hommes, sans pudeur,

  prennent des merveilles pour cible,

  pensant qu'il leur sera ainsi possible

  de passer pour des connaisseurs !

  Corriger, fustiger... enfin, dire du mal,

  c'est pour eux la meilleure manière

  de jouer les experts.

  Admirer serait tellement banal...

 

Mais l'humain face à lui n'a pas de prédateur,

et constatant qu'il fait lui-même son malheur,

il meurt pour des raisons obscures et intimes,

à force de croiser des bourreaux, des victimes...

 

Amants, heureux amants, ne cherchez pas d’abri.

Ne vous réfugiez pas dans un morne bien-être.

Ne vous laissez pas prendre si vous êtes épris.

L’aventure s’éteint en fermant la fenêtre.

 

L’intérêt est dans la difficulté.

L’attrait est dans l’obstacle.

Le plaisir, c’est l’aspérité.

L’insolite fait le spectacle.

Une vie lisse et facile est sans passion.

Aimer, c’est aimer les complications.

 

   On a toujours assez de force et de courage

   pour supporter l’horreur qui s’abat sur autrui.

   Le drame offre l’attrait de mettre en étalage

   tous ses bons sentiments, et d’en cueillir les fruits.

 

Qui n’accepterait pas, pour vivre sans danger,

de devenir mouton aux ordres d’un berger ?

Echange liberté contre sécurité.

Le marché est vital, dit la publicité.

 

Chacun, avec le désir d’apprendre,

a le besoin de ne pas comprendre.

Envie de science et besoin de Dieu,

que choisir en regardant les cieux ?

 

La lune s’étudie, mais pas trop.

Elle est à Colombine et Pierrot

autant qu’à Newton et Copernic.

 

Une phrase débile est lancée

par un grand homme : grande est la phrase !

La même sentence est prononcée

par un petit : c’est lui qu’on écrase…

 

   Le champion du bonheur fut pris de doute :

   les consécrations, il les avait toutes,

   et pourtant il sentait que maintenant

   il y avait un manque. Certes inconvenant,

   Mais réel. Il lui manquait un atout

   pour être heureux : c’est de n’avoir pas tout !

 

L’homme n’est pas souvent conforme à son image.

Qui exhibe un nez rouge a peur du désespoir.

Qui porte un voile noir rêve de dérisoire.

Au lever du rideau, chacun son personnage…

 

    Les gens veulent des rois pour les rêves, mais n’admettent

    que des égaux pour la réalité. De cette

    contradiction naissent d’éphémères idoles,

    couronnées de carton pour des talents frivoles…

 

On ne discute pas avec un ours

qui vous a mis la patte sur l’épaule…

 
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Le premier tome de mes fables, intitulé "La revanche du corbeau", est publié aux éditions Thôt.
(ceci n'est pas une moralité, mais un simple rappel !)

Par Yannick Nédélec - Publié dans : Présentation
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