Mardi 23 octobre 2007
Pourquoi faut-il que tant de gens associent  les fables à de mauvais souvenirs de tristes récitations scolaires ?
Notre cher corps enseignant, malgré une évidente bonne volonté, est coupable de plusieurs erreurs. Tout d'abord, présenter l'oeuvre géniale de La Fontaine comme un support de récitation, alors même que les fables du maître sont de redoutables exercices pour comédiens entraînés, et que les professeurs de français sont rarement de grands spécialistes de l'expression orale. Dans les pires des cas, on décortique le texte écrit, on étudie sa forme grammaticale, son champ lexical, on compte les syllabes, on embrasse les rimes, on souligne les rejets, on demande d'apprendre par coeur, on fait venir au tableau et on exige une restitution respectueuse de la ponctuation, en "mettant le ton" pour que cela soit vivant !... Catastrophe. Où est la pétillance de l'histoire ? Où est la sensibilité du conteur ? Où est le plaisir de l'auditeur ? Ah, si les professeurs pouvaient être formés sérieusement pour stimuler l'éloquence sensible des enfants, par la maîtrise de simples techniques théâtrales ! Ah, si pouvait disparaître de nos oreilles cette pénible petite musique des petites voix qui marmonnent Le corbeau et le renard ou qui chantent faux La cigale et la fourmi...
La deuxième erreur est de présenter les fables uniquement à travers l'oeuvre d'un admirable auteur du XVIIème siècle. Quelques mots éventuellement sur Esope, qui lui non plus n'est plus très jeune. Cela ne fait que renforcer chez les élèves l'idée que ce genre littéraire est bien poussiéreux, difficile, archaïque. Pourquoi ne pas s'ouvrir aux auteurs de notre temps ? (Le problème se retrouve aussi cruellement pour le théâtre : "Quoi de neuf ? - Molière !"...) Montrons aux jeunes les fables de Jean Anouilh, de Jean Dutourd, de Francis Blanche même ! Et quand ils auront goûté la fantaisie et l'intelligence par des mots de notre époque, il sera toujours possible et souhaitable de se pencher sur notre maître à tous : Jean de La Fontaine.
Allez, une troisième erreur ? Réduire les fables à quelques histoires célèbrissimes. La Fontaine n'est guère présenté qu'avec son "best of". Une douzaine de titres phares, réputés incontournables, qui feraient notre fond de culture commune. Alors qu'il y a tant de chefs d'oeuvre parmi ses deux cent quarante fables ! Ces figures imposées aux morales accessibles ne stimulent pas la curiosité. On ne peut aimer Brassens que pour ses dix chansons les plus connues, alors ouvrons la porte aux merveilles ignorées de La Fontaine : osons Le juge arbitre, l'hospitalier et le solitaire, et laissons un peu Perrette éponger son lait !
Et la moralité ? Surtout ne jamais la présenter comme une leçon de morale, mais comme une porte ouverte pour une réflexion personnelle. Notre siècle se méfie des morales. Nos contemporains tiennent à leur liberté individuelle, et beaucoup considèrent (à tort, bien sûr) que les morales viennent en restrictions. Là aussi, la pédagogie est bien subtile...
Notre temps est celui de la chanson. Disons même de la chansonnette. Il en faut. Mais on a bien besoin de retrouver la malice des histoires de bestioles ou d'objets qui singent les hommes. Il nous faut retrouver de fabuleux griots !
Par Yannick Nédélec - Publié dans : Billet d'humeur
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