Monsieur et madame, en vacances,
disons, au soleil, en Provence,
près d’une paisible rivière,
sont tentés par une croisière.
Une journée au fil de l’eau.
Certes pas sur un paquebot,
non, sur un banal canoë
qu’ils entreprennent de louer.
Moins anodin qu’il n’en a l’air,
le pauvre esquif devient galère.
Et madame et monsieur braillent
en pagayant dans la pagaille !
Vous l’avez constaté : aucun
couple n’arrive à faire qu’un
dès lors qu’il s’agit de ramer !
Même en pensant beaucoup s’aimer.
Monsieur, à l’arrière, dirige,
madame, de travers, corrige,
deux coups à droite, un coup à gauche,
la marche arrière qu’on ébauche,
on tourne en rond et on s’asperge,
puis on s’en va droit sur la berge !
Les forces baissent et le ton monte.
Entre la colère et la honte,
on crie d’inutiles conseils,
on boude, on embraye, on débraye,
et ce gilet de sauvetage,
trop grand, et nul pour le bronzage !
« Et pourquoi les autres y arrivent ?
Et comment on rejoint la rive ?
On aurait dû prendre des cours !
- Tais-toi et rame, mon amour ! »
Tout paraît beau, calme et tranquille.
On s’imagine d’île en île,
chantant l’amour a capella…
Et puis de Charybde en Sylla,
les mots gentils se font la belle.
On n’entend que les coups de pelles.
Et dans les manœuvres s’amorcent
les procédures de divorces.
La vie est un étrange fleuve
où les amants fonts ce qu’ils peuvent.
Vous êtes amoureux, heureux,
et doucement aventureux,
le décor est paradisiaque…
Mettez les pieds dans un kayak !...
Ne nous laissons jamais griser :
un rien peut déstabiliser !
("Les rameurs" est extrait du livre "La revanche du corbeau", publié aux éditions Thôt.)
Dans une caisse à outils, une vis
tentait de consoler un clou
meurtri et tordu sous les sévices
d'un marteau violent et jaloux.
Un arrache pointe l'avait séduit, puis enlevé.
Le secret fut percé par une vrille,
à la pince à rivets le fait est arrivé,
et celle-ci avec le pied de biche étant en cheville,
en moins d'un tour la mèche fut vendue
à la tenaille,
et le marteau l'apprit dès que la scie le sut.
Voilà le travail !
Notre clou infidèle enviait sa voisine,
à qui un tournevis faisait tourner la tête.
Dépité, enfoncé, prêt à finir en usine
où à se laisser prendre par les premières pincettes,
il n'en finissait pas de pleurer sur son sort.
« Dire que j'ai un cousin qui soutient la Joconde !
Un père à l'Opéra planté dans le décor,
des ancêtres installés dans des blessures profondes :
la main gauche du Christ, c'est un de mes aïeux !
Me voilà écrasé comme une vulgaire punaise...
Je ne prétendais pas devenir un grand pieu,
ni me faire embrasser par une clé anglaise...
- Cessez de vous complaire en pauvre clou battu,
interrompit la vis vertueuse
(mais si, les vis ont des vertus !),
votre existence n'est certes pas glorieuse,
mais au lieu de gémir du marteau qui vous frappe,
de ce poids du destin auquel nul clou n'échappe,
au lieu de vous compter les coups sur la casquette,
pensez donc un instant aux dégâts que vous faîtes !
Votre pointe acérée dans tous les bois se plante,
vous fissurez les briques, vous éventrez les cuirs,
et parfois dans les chairs vos percées sont sanglantes.
Vous créez les douleurs que vous rêvez de fuir ! »
Notre comportement est aussi discutable.
Nous nous plaignons souvent que le sort nous assomme,
sans nous préoccuper de ceux que l'on accable.
L'homme est un clou pour l'homme.
Un vieux hibou contemplait la lune.
Une chouette à la même tribune
regardait le ciel, puis le vieux sage,
attendant la venue d’un nuage
pour lancer la conversation…
Enfin, elle posa sa question :
« Pardonne-moi, grand Duc, mais là-haut,
ce croissant argenté, ce halo…
pourrais-tu m’expliquer ce que c’est ?
Le pourquoi, le comment… - Je ne sais
si je dois dévoiler le mystère
du plus beau compagnon de la Terre,
murmura la hibou. – Je t’en prie,
fit l’effraie, éclaire mon esprit. »
L’oiseau de nuit pensa : « Hou la la… »,
haussa les ailes puis hulula.
« Petite, l’affaire est compliquée.
J’accepterais de te l’expliquer,
mais auras-tu vraiment la patience
d’écouter la vérité des sciences ?
Un long exposé d’astrophysique
serait une pénible musique
quelque soit ton degré d’intérêt,
et à coup sûr tu t’endormirais.
- Je veux savoir ! – Comme tout le monde !
Mais que veux-tu que je te réponde ?
Chacun, avec le désir d’apprendre,
a le besoin de ne pas comprendre.
Envie de science et besoin de Dieu,
que choisir en regardant les cieux ?
Envie de réel, besoin de rêve,
vers quelles pensées tes yeux se lèvent ? »
La chouette pria le grand Duc :
« S’il te plaît, il faut que tu m’éduques. »
Le vieux hibou commença son cours,
mais avant la moitié du discours,
comme prévu, l’élève lassée
affirmant qu’elle en savait assez,
prit congé du maître.
La magie
l’emporte sur la pédagogie.
La lune s’étudie, mais pas trop.
Elle est à Colombine et Pierrot
autant qu’à Newton et Copernic.
Si l’univers et la vie s’expliquent
un jour, les hommes comme la chouette
préfèreront détourner la tête,
garder la poésie des questions
et non la rigueur des solutions.
("La chouette et la lune" est extrait du livre "La revanche du corbeau", publié aux éditions Thôt.)
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